Note de lecture : Fatou Diome, Aucune nuit ne sera noire, Albin Michel,

Aucune nuit ne sera noire, de Fatou Diome : notes de lecture

Fatou Diome, Aucune nuit ne sera noire, Paris, Albin Michel, 329 pages, 2025

Introduction

Dans ce récit, l’autrice sénégalo-française Fatou Diome revient sur une relation singulière : celle qui l’a unie à ses grands-parents, Saliou Ndoukou Sarr — affectueusement appelé Mama Kormama — et Aminata Boussoura, Ma Nakony. Née d’une fille-mère, une situation jugée inconvenante, l’autrice a échappé à l’ostracisation de sa communauté d’origine grâce à la protection de ces deux êtres, qui l’ont recueillie, élevée, et promue au rang de fille — donc de sœur, Nkoto, de sa propre mère.

Au-delà de l’hommage intime, ce livre est une méditation sur la lutte contre les extrémismes, la dignité humaine et l’humanisme comme seule réponse valable à la bêtise du monde.


Résumé du récit

Le dernier voyage

Le livre s’ouvre sur l’évocation du dernier voyage de l’autrice avant la mort de son grand-père. Elle rentre à l’occasion du décès de sa mère, Bineta. Son grand-père, plus que centenaire, perçoit alors tout le tragique de la longévité : avoir dû enterrer ses propres enfants — d’abord Waagou, l’adroit, englouti par l’Atlantique ; puis Bineta.

Une relation façonnée par le rituel

La rencontre entre l’autrice et ses grands-parents est moulée dans des rituels développés depuis l’enfance. Malgré la présence de nombreux proches à chaque retour sur son île de Niodior, elle réserve toujours une part précieuse de son temps à son grand-père. Ces échanges, empreints d’émotion, sont le lieu d’une transmission continue. Lors de son dernier voyage, dans un entretien à trois avec sa grand-mère, le vieil homme, conscient de sa finitude, lui fait ses adieux et lui donne la conduite à tenir.

Le deuil, à distance puis sur la tombe

De retour à Strasbourg, sa terre d’adoption, l’autrice égrène les conversations qui rythmaient sa vie avec son grand-père — celui-ci l’ayant guidée jusque dans sa participation au Salon du Livre de Paris et sa carrière littéraire. Elle relate le désarroi de l’annonce de son décès, ses questionnements, sa résignation à accepter l’indicible.

Enfin, elle ramène le lecteur à Niodior, où elle réitère la routine ancienne : la visite au défunt, la conversation avec lui — désormais sur sa tombe. Car la mort, pour elle, n’arrête ni la vie ni l’amour : son grand-père continue de vivre en elle, à travers ses leçons d’une actualité déconcertante.


Les grands thèmes du roman

La lutte contre les extrémismes

Pour Fatou Diome, les extrémismes naissent de l’ignorance et fleurissent sur l’orgueil, la vanité et la jalousie. Elle l’écrit sans détour :

« Qui ignore d’où tu viens, ignore qui tu es. » (p. 151)

À Niodior comme ailleurs, les bien-pensants et les censeurs assignent certains enfants à un destin marginal en raison des conditions de leur naissance. L’autrice est convaincue que s’émouvoir contre l’injustice ne suffit pas — il faut agir. C’est ce qu’a fait son grand-père en s’érigeant en rempart pour la protéger :

« Contre l’injustice, s’émouvoir ne suffit pas, où que tu sois, il faut agir à ton modeste niveau. » (p. 281)

La condition de la femme

L’autrice dénonce également, à Niodior, la condition de la femme recluse sous les dictats de ceux qu’elle appelle les « métamorphosés », dont l’ignorance des textes sacrés qu’ils prétendent défendre n’a d’égal que leur autorité usurpée. Elle affirme avec force :

« Quand une femme se fait confiance, la statue de la liberté tient à l’aise dans sa jupe. » (p. 304)

L’universalité, héritage du grand-père marin

Marin de profession, le grand-père de l’autrice incarne une ouverture d’esprit sans frontières — il « a compris que la mer relie tous les ports ». Respectueux de toutes les cultures rencontrées au fil de ses voyages, il a par exemple accueilli chez lui un curé en toute tolérance religieuse. Sa philosophie de vie tenait en une phrase que l’autrice retient :

Il affrontait « le pire ennemi de l’être humain : le désespoir ». (p. 79)

Le racisme, le sexisme et la bêtise humaine

C’est cette force puisée auprès de son grand-père qui permet à l’autrice de combattre, ailleurs, le racisme, le sexisme, la xénophobie et le sectarisme. Elle rappelle une conviction essentielle héritée de lui : celui qui défend une vision étriquée du monde ignore qu’il est lui-même multiple, car aucun peuple n’est étanche. Elle résume :

« Là-bas comme ici, l’ignorance fait le lit de l’obscurantisme et de tous les maux. » (p. 281)

La multi-appartenance et le sens du « chez-soi »

Fatou Diome revendique une identité plurielle : pour elle, l’humain héberge en lui tous les lieux qu’il a fréquentés, additionnant leurs cultures. Chaque terre d’attache le retient par une aile. Le « chez-soi », en définitive, c’est là où l’on est reconnu et aimé :

« On n’habite pas une ville ou un village, mais le cœur des gens. »

Elle précise que cette ouverture au monde n’efface rien de l’attachement à la terre d’origine :

« L’amour de l’ailleurs n’ôte en rien à celui que l’on porte à sa terre d’origine. » (p. 13)

Et que cette double appartenance suppose une identité solidement ancrée :

« S’ouvrir au monde sans s’y dissoudre, cela suppose une identité solidement ancrée, une véritable conscience de soi, surtout une conscience de sa dignité humaine. » (p. 279)

Le développement et l’indépendance mentale

L’autrice livre aussi une réflexion sur le développement de l’Afrique. Pour elle, mettre des enfants au monde n’a de sens que si on les soigne, les nourrit et les éduque convenablement — sinon, on ne fait que multiplier les délinquances (p. 134). Elle identifie le plus grand mal du continent :

« Le pire mal dont souffre l’Afrique, c’est la culture du désespoir. » (p. 217)

Et rappelle que l’indépendance politique ne suffit pas sans l’indépendance mentale :

« Les plus tenaces menaces sont celles qui entravent les neurones. » (p. 122)

Le respect dû aux aînés

L’autrice déplore le traitement réservé aux personnes âgées, trop souvent placées, sans égard, en tête de l’agenda de la mort par des proches insensibles à la relativité des choses — ignorant qu’au banquet de la vie, seul un ordre supérieur décide qui part, et quand.


L’amour comme fil conducteur

Au-delà de tous ces thèmes, Aucune nuit ne sera noire est avant tout une célébration de l’amour — celui qui a uni l’autrice à ses grands-parents, au-delà même du lien de sang :

« C’est elle [la fraternité] qui crée entre les êtres cet irrépressible lien de proximité et de connexion au-delà du devoir. » (p. 83)

Fatou Diome y exprime sa gratitude envers ceux qui l’ont encouragée à poursuivre ses rêves, rappelant que :

« Ceux qui oublient leurs rêves ne grandissent plus. » (p. 322)


En conclusion

Aucune nuit ne sera noire est à la fois un hommage intime et un manifeste humaniste. Fatou Diome y tisse, avec une plume dense et poétique, le récit d’une transmission qui survit à la mort et une réflexion sans concession sur l’ignorance, l’exil, la dignité et l’amour comme seules véritables forces d’attraction entre les êtres. Un texte qui rappelle, page après page, que « on n’habite pas une ville ou un village, mais le cœur des gens ».

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