Almoyan, d’Annicette Sembo Bile : notes de lecture

Annicette Sembo Bile, Almoyan, Ifrikiya, Collection Sanaga, 139 pages

Introduction

Almoyan raconte l’histoire de Nima Joël, jeune diplômé de l’enseignement supérieur sur le chemin de l’insertion professionnelle, dans une ville africaine, quelques décennies après les indépendances. Ce qui commence comme le récit d’une désillusion se transforme, au fil des pages, en une plongée inattendue dans l’univers de la rue — un monde que l’on croit connaître de loin, et qui se révèle être un véritable écosystème, avec ses codes, ses solidarités et ses trajectoires de résilience.


Résumé du récit

Les désillusions de l’insertion professionnelle

Nima essaie d’abord de s’insérer par les voies formelles, mettant en avant son classement de major de promotion et un prix international dont il a été lauréat. Mais son entrevue avec la Directrice Générale des Projets de Grande Envergure tourne court : la condescendance de cette dernière, tiraillée entre ses doutes intérieurs et l’affichage de sa fonction, met en doute la maturité de son projet sans lui proposer d’accompagnement réel. Elle exprime elle-même son dépit face à l’avenir du pays — ses propres enfants, formés dans les meilleures universités à l’étranger, peinant à trouver leur place dans une société qu’elle décrit comme devenue une jungle où « les lions se bouffent entre eux ».

La rencontre avec Almoyan, Jeffe et Clarke

Frustré après cet entretien, Nima croise trois jeunes vivant dans la rue : Almoyan, Jeffe (12 ans) et Clarke (14 ans), chacun arrivé là par un chemin différent. Almoyan, ancien étudiant en anthropologie devenu vendeur de fruits, s’y est retrouvé après une grève étudiante brutalement réprimée. Jeffe peine à trouver sa place dans la famille recomposée de sa mère, elle-même en délicatesse avec sa belle-famille. Clarke, lui, grandit dans une famille matériellement aisée mais marquée par une sécheresse émotionnelle et l’absence répétée de ses parents.

Une immersion documentée

Les trois jeunes entraînent Nima dans les dédales de la vie de la rue. Il s’engage à enregistrer le récit de leurs vies grâce au matériel obtenu à la faveur de son prix international. Ils le conduisent Derrière les Collines, où vit le Vieux, mentor qui recueille et protège ces jeunes. Nima y rencontre aussi Gilbert, ancien commerçant dont la boutique a brûlé et qui a bénéficié du soutien du Vieux dans sa reconstruction. C’est par la confiance qu’il inspire à cet écosystème que Nima rencontre Petit Vincent, qui lui offre une caméra numérique pour poursuivre son reportage.

La reconnaissance

Derrière les Collines devient le QG des opportunités de Nima. Après toutes les autorisations requises, son reportage est diffusé à une heure de grande écoute le 20 novembre — Journée internationale des droits de l’enfant. Il publie également un livre à l’occasion de la Journée de l’enfant africain, le 16 juin. Les deux œuvres sont favorablement accueillies par la critique.


Les grands thèmes du roman

La rue comme écosystème, non comme un bloc monolithique

Annicette Sembo Bile lève le voile sur la rue, un univers généralement perçu avec crainte, répulsion ou dédain par les observateurs extérieurs. Son exploration révèle une dynamique propre, des acteurs, des logiques de survie et de protection, et un véritable code d’honneur. La rue n’est donc pas un bloc uniforme, mais un espace vivant peuplé d’individualités qui cherchent, chacune à sa manière, à s’en sortir malgré la rudesse du milieu — à l’image d’Almoyan qui, grâce à l’appui du Vieux, monte un commerce, engrange des bénéfices, et s’apprête à quitter la rue pour intégrer une chambre dont il a lui-même mobilisé le loyer.

Un changement de regard

Le roman est, au fond, une invitation à renouveler notre regard — à porter une attention nouvelle aux situations et aux personnes auxquelles on n’accorde généralement pas l’importance qui leur est due.

La famille et la parentalité

Au passage, l’autrice interroge la façon dont se forment les familles, les relations de couple influencées par la société, et la parentalité elle-même — à travers les trajectoires de Jeffe et de Clarke, tous deux fragilisés par des dysfonctionnements familiaux de nature très différente.

La dégradation du tissu social et l’insertion des jeunes

Plus globalement, le roman interroge la baisse progressive des opportunités traditionnelles d’insertion professionnelle pour les jeunes. Annicette Sembo Bile semble plaider pour une revisitation des perspectives, avec une confiance plus grande accordée au génie et aux talents de la jeunesse pour affronter les défis nouveaux.


En conclusion

Almoyan est, au final, un plaidoyer pour un développement ancré dans les réalités quotidiennes des populations, qui les intègre pleinement dans la recherche de solutions. À travers le regard de Nima Joël, Annicette Sembo Bile transforme une désillusion personnelle en une leçon collective : celle de voir autrement ceux que la société a relégués aux marges, et de reconnaître en eux une capacité de résilience et de reconstruction insoupçonnée.


Note de lecture rédigée par Hermine Kembo Takam Gatsing

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