Ananda Devi, Le rire des déesses, Paris, Grasset, 251 pages
Introduction
Ce roman se déroule en Inde et retrace le destin de Chinti, arrivée bébé dans La Ruelle, un quartier mal famé, aux côtés de sa mère Veena, repliée là après ses déboires personnels et familiaux. À travers l’enfance de Chinti, Ananda Devi dresse le portrait d’une société où la fausse sainteté côtoie la plus grande violence — et où la sororité, née dans la douleur, finit par triompher.
Résumé du récit
Chinti grandit dans l’ombre de sa mère, distante, et se lie d’amitié avec les autres femmes de La Ruelle, qui espèrent pour elle un meilleur destin. Son amitié avec Bholi s’achève tragiquement par le suicide de cette dernière, laissant Chinti rongée par la culpabilité. C’est Shivnath, prêtre de la déesse Shiva et habitué des lieux, qui l’aide à s’en défaire.
Héritier de sa fonction sacerdotale, Shivnath a transformé un modeste temple de terre en édifice somptueux, se faisant passer pour un intermédiaire privilégié des dieux — allant jusqu’à faire ériger sa propre statue, vénérée par ses ouailles. Sous couvert de spiritualité, il spolie les puissants et abuse des femmes qu’il prétend soigner.
Alors que Chinti grandit en grâce, le regard de Shivnath se fait de plus en plus insistant, inquiétant sa mère. Après une fugue passagère chez Sadhana, une hijra bienveillante, Chinti revient à La Ruelle — où elle finit par détrôner sa propre mère dans l’intérêt de Shivnath, qui l’emmène finalement dans son palais.
Là, elle découvre le faste et la face cachée de cet homme : ses excès, ses mensonges, sa fausse divinité. Pendant ce temps, Veena et Sadhana s’unissent dans une même mission : arracher Chinti à son emprise. Elles sont rejointes par Redhane, malade, qui meurt en chemin lors du pèlerinage organisé par Shivnath pour légitimer sa supercherie — Chinti étant présentée comme la fille d’un dieu.
Au terme d’un affrontement violent — un viol déjoué, un meurtre, une traque —, les femmes de La Ruelle et la communauté des hijras se soulèvent contre l’imposture de Shivnath. De retour au temple, elles le surprennent en pleine tentative d’abus sur Chinti. Démasqué, il fuit par le toit et se fracasse dans le fleuve qui charrie les cendres des morts. Les femmes récupèrent Chinti et s’échappent, unies dans un même éclat de rire — le rire des déesses.
Les grands thèmes du roman
La fausse sainteté et l’exploitation religieuse
Le roman met en lumière la part d’ombre des hommes saints, qui utilisent la religion pour vivre dans une opulence factice, exploitant à la fois la misère des démunis en quête de salut et la fortune des puissants en quête de bénédiction. Ananda Devi écrit avec une lucidité tranchante :
« Il n’y a rien de plus faux que la sainteté des hommes dits saints. » (p. 148)
Sur la nature du pèlerinage, l’autrice note aussi :
« Les pèlerinages n’ont jamais conduit à autre chose que soi, un soi blessé, tourmenté par les visions qui dansent hors de notre portée, par nos rêves faussés. » (p. 189)
La violence faite aux femmes
Le roman dénonce une violence longitudinale qui accompagne la femme de la conception à l’au-delà de la mort : menace d’infanticide, maltraitance, mariage forcé, grossesse précoce, maternité vécue comme un asservissement, prostitution jusqu’à l’épuisement du corps — jusqu’à une dépouille parfois abandonnée. Le roman souligne combien, dans cette société, la femme est réduite à une fonction :
« Elles ne sont pas des personnes, des êtres de pensée et de rêves. » (p. 59)
La violence envers les hijras
Les hijras, mis à la lisière de la société, vivent un entre-deux — ni homme ni femme — qui attise une curiosité malsaine, source de viol et de violence. Confinés à des rôles assignés, ils restent néanmoins des figures de solidarité essentielles dans le roman, à travers le personnage de Sadhana.
La violence envers les enfants
Le sort de Veena, dans son enfance, incarne ce continuum intergénérationnel de violence : elle-même a échappé à l’infanticide, connu la brutalité, les tentatives de mariage précoce, avant sa fuite et son arrivée à La Ruelle. Son indifférence initiale envers sa propre fille Chinti — jamais nommée pendant longtemps — illustre combien la violence subie se retransmet, sans qu’aucune des deux n’en ait vraiment le choix.
La sororité comme réponse à la violence
Face à cette accumulation de violences, le roman fait émerger une solidarité entre femmes que rien ne semblait destiner à s’unir : Veena, Sadhana, Redhane et les autres femmes de La Ruelle. Cette sororité culmine dans le sauvetage de Chinti et dans le rire final, libérateur, qui donne son titre au roman — signe que l’humanité et la solidarité peuvent survivre à la plus cruelle des souffrances.
En conclusion
Le rire des déesses est un roman d’une grande force sur la fausse sainteté, la violence systémique faite aux femmes, aux enfants et aux marginaux — mais aussi sur la sororité qui peut naître au cœur même de la douleur partagée. Ananda Devi rappelle, à travers ce texte exigeant, que quelle que soit notre condition, nous partageons tous la même humanité — jusque dans la mort.

