Amin Maalouf, Léon l’Africain, Paris, Librairie Générale Française, 50e édition, 2024, 502 pages
Introduction
Ce roman relate les aventures de Hassan, dit Léon l’Africain, sur le pourtour de la Méditerranée au Moyen Âge, entre 1488 et 1527. Ses pérégrinations le mènent de Grenade à Fès, de Fès au Caire, du Caire à Rome, avant qu’il n’entreprenne son retour vers Fès. Amin Maalouf organise le récit autour de ces quatre lieux, chacun déroulé selon la chronologie des années vécues.
Au-delà du souffle romanesque, ce livre est une méditation sur des questions qui traversent les siècles : l’identité, la condition des femmes, l’esclavage, la légitimité de la guerre, le rapport entre raison et foi, et la fragilité de tout pouvoir.
Résumé du récit
Le livre de Grenade (5 décembre 1488 – 1er octobre 1494) : la confusion et l’exil
Hassan naît à Grenade, dans un foyer où son père Mohamed s’est épris de Warda, une chrétienne captive. Mariam, fille de Warda, naît deux jours avant Hassan. La famille vit au cœur d’une ville en déclin, exposée à la prise des armées chrétiennes. Le père, peseur de la ville, résiste jusqu’au jour où il découvre les accords secrets de capitulation conclus avec les assaillants.
Un ultimatum est donné à tous les musulmans : partir ou se faire baptiser. Sur le chemin de l’exil, Warda est reprise par son frère Juan, qui pose une condition à la reconnaissance de son union avec Mohamed : la conversion de ce dernier au christianisme. Profondément froissé, Mohamed choisit de libérer Warda. Contre toute attente, elle réapparaît avec sa fille au moment du départ, et la famille fuit ensemble vers Fès.
Le livre de Fès (2 octobre 1494 – 8 mars 1513) : la maturation et l’exploration
Installée à Fès, la famille se heurte à l’hostilité de Khalil, frère de la première épouse Salma, envers Warda et sa fille. Hassan grandit entre l’école coranique et l’exploration de la ville aux côtés de Haroun le Furet. Il découvre son père en mauvaise posture avec le Zerouali, un homme à la fortune douteuse qui projette d’épouser Mariam, alors âgée de 13 ans.
Hassan et Haroun font échouer ce projet en dénonçant le Zerouali au prédicateur de la ville. La vengeance de ce dernier est terrible : il fait croire que Mariam est lépreuse, ce qui la condamne à neuf années de quarantaine.
Hassan accompagne ensuite son oncle Khalil en mission diplomatique jusqu’à Tombouctou. Khalil meurt en chemin, et Hassan doit ramener la caravane. Il en revient avec Hiba, une esclave qui devient sa femme. De retour à Fès, il épouse également Fatima, cousine promise. Il finit par obtenir la libération de Mariam, mariée à Haroun, qui organise son évasion.
Après que Haroun a tué le Zerouali pour venger Mariam, Hassan est banni de Fès. Il reprend la route à travers le désert, traverse plusieurs royaumes ouest-africains, et rejoint l’Égypte.
Le livre du Caire (9 mars 1513 – 2 janvier 1519) : l’aventure en caméléon
Au Caire, Hassan fait la connaissance de Nour, veuve d’un prince ottoman, avec qui il a une fille, Hayat. Il apprend la mort de son père et organise le départ du reste de sa famille vers Haroun. Envoyé en ambassadeur à Constantinople par Barberousse, il traverse ensuite la Mecque, le Caire, puis Tunis. En escale à Djerba, il est capturé et emmené vers Rome.
Le livre de Rome (3 janvier 1519 – 26 septembre 1527) : la captivité, l’anoblissement et les questionnements
Fait prisonnier, Hassan est présenté au Pape Léon X, instruit dans la foi chrétienne, puis baptisé sous le nom de Jean-Léon — bientôt surnommé Léon l’Africain. Témoin de la querelle de Luther, il perçoit les résonances entre les critiques du réformateur et sa propre foi musulmane, tout en restant fidèle à son protecteur, le Pape.
Il découvre les impiétés de la Rome pontificale, entretient une relation avec Maddalena dont il a un fils, et retrouve son ancien compagnon de captivité Abbad. Après la mort du Pape Léon, son successeur Adrien l’emprisonne ; il est libéré par le nouveau Pape Clément.
Chargé de missions diplomatiques auprès du roi de France et du sultan ottoman, il retrouve Haroun, devenu ambassadeur sous le nom de Haroun Pacha. La guerre éclate malgré les conseils de paix de Hassan ; Rome est mise à sac. Hassan quitte la ville sous l’escorte de Hans, avant de reprendre le chemin de Tunis, habité par ses questionnements sur l’identité, la vérité et le sens des religions.
Les grands thèmes du roman
L’identité : une essence ou une construction ?
L’identité, chez Maalouf, se construit et se consolide selon le milieu dans lequel on évolue — plusieurs identités pouvant se superposer chez une même personne. Les Maures fuyant Grenade s’interrogent sur ce qu’ils sont devenus. Warda, l’épouse chrétienne, retourne vers les siens une fois son mari mort. Au Caire, un crucifix gênant lors d’un mariage musulman est simplement recouvert d’une étoffe. Hassan lui-même, fait prisonnier, devient chrétien puis ambassadeur de ses nouveaux maîtres — sans jamais cesser d’être, au fond, Hassan.
La condition des esclaves
Le roman dépeint un monde où l’esclavage traverse toutes les sociétés, sans distinction de couleur. Warda, blanche, et Hiba, noire, sont toutes deux captives de guerre devenues épouses. Hassan et Abbad connaissent eux-mêmes la captivité à Djerba — rappel que les maîtres d’aujourd’hui peuvent être les esclaves de demain. Le sort peut s’inverser : par le rachat, comme pour Hiba, ou par l’affranchissement, comme pour Abbad, dont le savoir a fait la prospérité de son maître.
La condition des femmes
La femme, dans ce roman, existe le plus souvent par et pour son époux, qu’elle ne choisit généralement pas. Les mariages précoces et forcés sont la norme — Mariam en fait l’expérience à 13 ans. Les épouses rivalisent en silence pour la faveur de leur mari, se consolant avec cette sagesse citée dans le livre :
« Une épouse sage cherche à être la première des épouses de son mari, car il est illusoire de vouloir être la seule. » (p. 104)
Même mariée, la femme reste précaire : Salma, mère de Hassan, est répudiée d’un mot.
La guerre sainte ou juste
Djihad, Inquisition, guerres de religion en Europe : Maalouf traverse les deux rives de la Méditerranée sans jamais trancher la question de la légitimité de ces conflits. Il conclut avec amertume :
« Toutes les religions ont produit des saints et des assassins, avec une égale bonne conscience. » (p. 454)
Haroun résume à Hassan, chez le roi de France, la vraie nature des rapports entre puissances : « C’est la Foi qui divise et l’intérêt, noble ou vil, qui rapproche. » (p. 465)
La relation au pouvoir
Maalouf souligne la fragilité de tout pouvoir : une armure qui flotte haut dans la gloire mais se baisse vite devant la déchéance. Les courtisans, laudateurs des jours fastes, se montrent circonspects à l’heure de la défaite :
« Les lendemains de défaite mettent à nu la pourriture des âmes. » (p. 90)
La raison et la foi
Le roman invite à penser le monde à partir de la rationalité, sans exclure la foi. Il observe le contraste entre l’Andalousie florissante, où la pensée circulait librement, et son dessèchement progressif, jusqu’au refus des canons — jugés diabolique par les gens de Grenade parce que l’ennemi les détenait. À l’inverse, Rome connaît un essor artistique prodigieux là où la pensée islamique s’est figée. Le mot de conclusion revient au Pape Léon lui-même :
« La vérité n’appartient qu’à Dieu. Les hommes ne peuvent que la défigurer, l’avilir, l’assujettir. » (p. 456)
En conclusion
Léon l’Africain n’est pas seulement le récit d’un homme ballotté entre quatre villes et deux continents : c’est une interrogation permanente sur ce qui fonde une identité, une foi, un pouvoir — et sur ce qu’il en reste une fois les certitudes mises à l’épreuve du réel. Une lecture qui résonne, aujourd’hui encore, avec nos propres questionnements sur l’appartenance et la transmission.

